Salima, petit village perché sur le Mont-Liban, à 30 km de Beyrouth, abritait deux communautés druzes et chrétiennes et fut l'un des villages touché le premier par la guerre civile libanaise.
"C'est parce que les souvenirs des anciennes demeures sont revécus comme des rêveries que les demeures du passé sont en nous impérissables."
G. Bachelard, La poétique de l'espace
La forêt, la route monte et dans une douce langueur, je m’endors, bercée par les soubresauts de la vieille oldsmobile. Parois blanches, luminescentes. Nous pénétrons dans le village de Salima, qui regarde d’un air méfiant ces voyageurs perdus sur les routes exiguës. Nous visitons une immense propriété laissée à l’abandon, dont les ruines portent encore les traces de la douleur et violence passées. Cette bâtisse dont les murs s’effritent peu à peu, lutte dans un douloureux rictus contre l’oubli.
La terre meuble glisse le long des poutres enchevêtrées dans un équilibre précaire. Les murs de pierre s’affaissent, s’étouffent dans un murmure inaudible. Les couleurs bleues et délavées laissent entrevoir un temps heureux, si lointain qu’il en est impalpable. Etat de rêve qui nous est propre, proche, qui fait partie de nous.
Je suis fascinée par cette force, par le caractère de l’endroit qui parle à mon imaginaire, par la vie de la maison qui résiste, qui se dresse pour se rappeler... Ombre passante, fluide et légère qui effleure du bout des doigts la porte.
Le silence n’est soudainement plus silence, et l’on perçoit au loin des rires cristallins, étouffés, des pas feutrés, et la douceur infinie de la nuit. La demeure nous retient quelques instants dans son passé, puis dans un soupir, elle se détourne, lassée.
Dehors, sur un tas de pierre, de briques et de carrelages, se détache un poupon en plastique, les membres démantelés, les yeux crevés ou bien fermés. L’ombre du passé s’envole. Le silence redevient alors notre silence et l’on regarde cette maison se fondre derrière nous, et n’être bientôt plus que notre seul souvenir de Salima.