Aller donner une conférence à Lens à propos de l’évolution du travail dans la société. Sait-on combien l’activité de conférencier est une activité de voyageur ? Une étrange activité au demeurant.
Partir tôt le matin de Paris, arriver à Lens, cette ville du Nord, retrouver sur le quai de la gare mon hôte qui m’y attend. Inconnus, l’un à l’autre hormis deux appels téléphoniques et quelques phrases échangées afin de régler les détails de mon intervention. Se saluer. Me laisser conduire dans la ville, traverser ce qui fut une cité minière, arriver dans le centre social d’un quartier étiqueté Zone Urbaine Sensible me précisera-t-on. Là, où va se dérouler la rencontre. Saluer d’autres inconnus, partager un café, attendre l’arrivée progressive de ceux et celles qui sont venus m’écouter. Echanger encore quelques mots, se présenter les uns aux autres. Activité de voyageur, disais-je ? Pas à cause simplement du mouvement et des rencontres qui en sont le terme espéré…
Ce que ne savent pas ceux qui viendront m’écouter est qu’en venant là, chez eux, je viens penser ailleurs pour ne pas me laisser enfermer dans le confort rassurant des habitudes. Des habitudes de penser.
Nous pensons toujours ailleurs, écrit Montaigne, au détour d’un chapitre des Essais, intitulé De la diversion. Et quand je repars, la conférence donnée, le débat consommé et le déjeuner partagé, quand, les saluant, et qu’ils me remercient « de leur avoir ouvert quelques portes », je voudrais pouvoir leur dire combien changer de position (géographique) aide aussi à changer de point de vue. Combien sortir de chez soi (pour aller chez eux, ce jour-là) permet de déshabiller ses idées, de déplier des questions enfouies parfois sous d’illusoires convictions. Je voudrais leur dire que conférencier est une activité de voyageur.