Ma mère me racontait comment les jeunes filles protestantes de Lozère vivant dans des fermes isolées, dans la première moitié du XXème siècle, pouvaient trouver un mari. Pour elle, jeune marseillaise, dont le père avait quitté la région pour devenir fonctionnaire, la question ne se posait pas. Mais elle recueillait les confidences de ses cousines.
Les garçons savaient dans quelles fermes il y avait des filles à marier. Ils venaient faire visite à la jeune fille de leur choix qu'ils avaient pu repérer au culte, à une fête religieuse, une foire... La nuit, dans la montagne, on apercevait, de loin, les éclats tremblotants de leur falot qui éclairait leur route. Ils arrivaient à l'heure où les parents allaient se coucher et, avec leur tacite consentement, tapaient à la porte. On leur ouvrait. Présentation cérémonieuse : "mademoiselle ", "monsieur", vouvoiement de mise, la conversation s'engageait, protocolaire... Si l'on se plaisait, les visites devenaient habituelles et... moins guindées! Mais attention, on ne plaisantait pas avec la vertu en pays protestant ! Si les jeunes gens s'arrêtaient de bavarder un peu trop longtemps, on entendait, derrière le rideau de l'alcôve aménagée auprès de la cheminée où couchait le grand père, la voix de l'aïeul s'élever, rappelant à l'ordre : "Marcelle! ou Louise! ou Fernande!.. Qu'est-ce qui se passe?" Et la conversation reprenait. Quand on parle, on ne peut pas s'embrasser.
Après le mariage, si le marié était l'héritier de la ferme, la jeune femme venait vivre chez ses beaux parents dont elle s'occupait jusqu'à leur mort. Sa belle mère restait la maîtresse de maison. La mariée apportait en dot son trousseau qu'elle avait entièrement brodé à ses initiales : chemises de lin et de coton, mouchoirs, nappe et serviettes, draps. Elle emmenait aussi son armoire de mariage.
Si par contre c'était elle l'héritière de la ferme de ses parents, le jeune homme s'installait chez ses beaux parents. Il devenait l'ouvrier agricole de son beau père jusqu'àu décès de celui-ci. Si tous les deux étaient héritiers, ils vivaient en général dans la ferme du mari et leurs biens étaient réunis.
Il faut savoir qu'en matière d'héritage, dans les familles nombreuses comme elles l'étaient à l'époque, il était hors de question de partager la ferme et les terres. Les propriétés n'étaient pas assez riches pour nourrir tout le monde. Le fils aîné prenait la succession. Le deuxième fils devenait berger. Il avait le revenu de ses moutons, donc une indépendance financière. Il continuait à vivre à la ferme de son frère mais il restait célibataire. Les autres fils et filles recevaient de l'instruction ou apprenaient un métier ou encore se mariaient. Ils quittaient la ferme où ils pouvaient revenir en invités accueillis chaleureusement par leur frère. Les liens familiaux restaient très resserrés.