L'Autre est ce miroir par lequel l'inconnu fait son rêve en nous-mêmes
(RB)
à Georges Lapassade
Le dimanche matin, le marché d'Argenteuil s'anime d'une foule cosmopolite et multicolore. Ici deux générations d'immigrés se rencontrent. Les anciens, plutôt d'origine italienne, polonaise, yougoslave ou portugaise, sont devenus commerçants. Ils côtoient les maraîchers des environs. Les nouveaux sont d'origine d'Afrique du Nord, des Antilles ou d'Afrique.
Certains vendeurs arabes se regroupent dehors, à côté des "puces" qui attirent les gamins effrontés du voisinage.
Mieux que partout ailleurs, ce lieu représente, à mes yeux, une zone exemplaire de cette interculturalité qui me fait croire encore en l'avenir. Le marché est un lieu de vie par excellence. Qu'est-ce que la vie ? un mouvement fondamental, apparemment désordonné, et une hétérogénéisation en étoile, liée à un processus de complexité croissante, vers une point ou un espace complètement indéterminable.
Les bruits et les cris d'abord nous accueillent : cris des vendeurs de fruits et légumes, des camelots à l'extérieur, des personnes qui se rencontrent. Bruits des caisses que l'on déplace, des appels aux voisins, du brouhaha en trame sonore.
Aussitôt suivis des senteurs mélangées des épices ouvertes à tout vent, des odeurs de poissons frais, des tripes et des viandes ou des fromages de toutes formes à l'étalage. Mais plus encore l'éblouissement des yeux par des couleurs innombrables : couleurs des longues robes plissées des femmes arabes ou africaines, des tee-shirts bariolés des adolescentes, des calicots des devantures et des innombrables variétés de marchandises, des fleurs coupées ou du jeu, au chat et à la souris, du soleil avec l'ombre, dans tous les coins du marché couvert.
C'est le mouvement permanent de la foule qui nous impressionne au premier abord. Une circulation partout dense où les corps se touchent et s'évitent, subrepticement, dans une sorte de déhanchement permanent, gracile et rapide. Un long cortège à double sens et au rythme incertain.
Beaucoup d'enfants avec leurs parents. De toute évidence, aller faire le marché constitue la "sortie" du dimanche pour ces familles étrangères. Beaux visages d'enfants aux grands yeux étonnés. Sourires éclatants et mimiques complices des plus âgés. Jeunes filles maghrébines ou africaines aux regards perçants et aux corps de lianes souples. Jeunes gens qui déambulent avec une gestuelle méditerranéenne. Grappes d'hommes maghrébins qui font leurs courses en palabrant.
Peu d'asiatiques. Nous ne sommes pas dans le quartier chinois du treizième arrondissement de Paris ou dans le vingtième proche de Belleville.
Je suis devant ce paysage humain dans une sorte d'état modifié de conscience. Je contemple ce va-et-vient incessant.
J'observe les discussions près des étalages. Je remarque les mamans qui achètent des friandises pour leurs petits hissés sur la pointe des pieds, le regard fouineur, le doigt péremptoire et le nez collé à la vitre où sont exposés les bonbons.
Je reste un moment fasciné par ce tout jeune gamin asiatique, imperturbablement endormi "dans l'amitié de ses genoux" comme dit le poète, à côté de sa mère, la vendeuse de gâteaux au stand de la pâtisserie. Puis je me laisse emporter par la vague humaine.
Je souris aux enfants métissés qui passent, rêveurs ou attentifs, dans leur poussette. J'entre dans la joie des adolescents. Je me vis algérien ou africain. L'espace d'un instant, je me sens vraiment un frère du monde. J'imagine que l'humanité, dans mille ans, sera ainsi faite.
Vers midi, le marché se vide. C'est le temps des braderies, des enjeux de dernière heure. Les ménagères le savent bien et certaines viennent à ce moment faire de bonnes affaires. La "ramoneuse" fait son apparition. Il s'agit d'une vieille femme, toute petite, et noire de suie de la tête aux pieds. Personne ne sait d'où elle vient., mais elle est là tous les dimanches à la même heure. Ses jambes sont couvertes de pansements sales et mal collés. Ses mains sont recroquevillées comme celles d'une sorcière. Les enfants en ont peur et s'éloignent d'elle. Mais la bouchère la sert gentiment comme une autre cliente.
Bientôt on verra apparaître ceux qui tentent de récupérer, dans les cageots à moitié pleins de déchets, abandonnés par les marchands, les quelques fruits ou légumes encore consommables.
A la sortie, la vieille marchande de fleurs a fini de vendre la production de son jardin et déguste une pêche à l'ombre d'un arbre. Je rentre chez moi rempli d'odeurs, de gestes, de regards, de vie entière.
Je pense à ce vers du poète autrichien Hugo Von Hoffmannsthal "Chaque rencontre nous disloque et nous recompose".
J'en ai pour toute la journée à parfaire en moi, cette coulée d' existence humaine.