Les jeunes - ou moins jeunes - aventuriers de Voix Nomades bravent la mort sur les routes de Bolivie, partent sac à dos pour des randonnées interminables sur les crêtes pyrénéennes, s’aventurent au fin fond des déserts mauritaniens, se perdent dans l’antique cité de Palmyre, fréquentent les momies précolombiennes du Pérou, rendent visite aux vivants dans la Cité des Morts du Caire... Et quoi d’autres ?
A chacun ses aventures ! Nous autres, parents, nous hissons les poussettes sur les ponts en dos d’âne de Venise, réchauffons le biberon avec des capsules chimiques au pied de la pyramide du Louvres, changeons la couche de bébé en équilibre instable sur un genou à deux pas du Pont d’Avignon, arrêtons la voiture pour la pause pipi sur une vertigneuse route lozérienne.
Nous autres parents, nous avons nos aventures. A Venise par exemple...
Nous avions amené notre fille aînée, Liane, 4 ans, à Venise, laissant la plus jeune, Océane, 2 ans, à son oncle et sa tante. Ce que cette dernière, à notre retour, - à force d’entendre parler par sa soeur de gondoles et de petits ours gondoliers (en peluche)- n’a jamais pu encaisser !
Nous voilà donc à nouveau dans la cité des Doges, deux ans après, pour les 4 ans d’Océane, justice oblige ! Liane a six ans... et de l'expérience !
Nous logeons au Camping de Ponte Sabbioni de l’autre côté de la lagune, face à Venise et nous prenons le bateau pour aller voir la ville dès notre installation dans le bungalow. Liane est excitée comme une puce. Elle sert de guide à sa petite soeur. Pendant le voyage elle lui montre comment jeter des miettes de pain aux mouettes qui suivent notre embarcation et les attrapent au vol. C’est d’ailleurs le jeu de tous du plus petit au plus grand !
Enfin, Venise la belle se profile à l’horizon. L’entrée est triomphale. Liane gonflée d’orgueil fait les honneurs de la cité à sa soeur comme si elle en était propriétaire et c’est vrai que c’est beau ! Des vaporetti et des gondoles tracent leur chemin dans le grand bassin où la silhouette du Palais des Doges toute en dentelles ajourées rosit dans le soleil couchant. Le campanile, s’élève dans le ciel, se détachant, ocre auprès de la blancheur dorée de la cathédrale San Marco. Le Lion ailé semble venir à nous sur sa haute colonne. Nous arrivons !
Les fillettes nous précèdent joyeusement, Liane tirant Océane par la main pour lui montrer... quelque chose ! Elle ne tient plus d’impatience, elle court en direction du Pont des Soupirs. Nous nous attendrissons. Ainsi elle se souvient de ce pont, un des plus célèbres au monde, qui relie le palais des Doges aux prisons. Nous lui avions raconté les souffrances de Silvio Pellico, les gémissements des prisonniers crevant de froid dans les Puits et de chaleur dans les Plombs... A deux pas de ce trésor architectural, Liane s’arrête et montre un point sur le sol :
- C’est là !
Nous regardons ? Rien !
- C’est là que j’ai vu le pigeon mort...
Et je me souviens : un oiseau malade, décharné, aux plumes collées misérablement, au cou pelé, était venu mourir là, parmi l’indifférence générale. Générale ? Non ! Car la fillette de 4 ans avait fait sa première rencontre avec la Mort et ne l’avait pas oubliée. La Mort, la vraie! Non celle de la méchante sorcière dans les livres d’images. Ni celle, calme et digne, des beaux gisants de marbre sur les tombeaux des cathédrales. Ce n’était pas non plus, répugnante et puante, la charogne de Baudelaire... C’était le corps qui se dessèche et poudroie, la mort pauvre et solitaire, sans compassion et sans pensée, promue à la benne à ordure. Mort à Venise !