Dans cette famille où je vais vivre trois jours, je ne peux pas communiquer par la parole. Personne ne parle l’anglais et même leur langue est différente du chinois.
Pour les choses quotidiennes de la vie, cela n’a pas beaucoup d’importance car on finit toujours par s’entendre par gestes quand il s’agit de fixer un prix, par exemple. Pour le reste, cela ne me dérange pas. Le silence me convient très bien. Il me permet de me fondre dans le décor, de me faire oublier des gens qui m’entourent et d’observer autour de moi. Témoin attentif, on devient presque inexistant aux yeux des autres et on parvient ainsi à mieux les saisir et les comprendre.
Le chef de famille est une vieille dame, très respectée. C’est elle qui est la propriétaire de la maison dont la fille aînée, notre belle hôtesse, héritera, les autres filles continuant à vivre toute leur vie dans la maison maternelle. A ce titre les décisions lui reviennent mais elle tient conseil avec ses frères et ses filles.
Plusieurs générations sont installées dans la même maison. Il faut dire qu’ici les hommes (sauf exception) ne quittent pas le foyer maternel. Le mariage n’existant pas, ils ont des partenaires dans les autres maisons mais demeurent sous le toit de leur mère. En fait le concept de paternité n’existe pas. Ils n’ont pas à s’occuper de leurs propres enfants qui vivent au foyer maternel et envers lesquels ils n’ont aucune responsabilité. Et c’est bien vrai qu’ils sont un peu traités comme des jeunes gens irresponsables et à ce titre ils sont gâtés et choyés par leur mère ou leurs soeurs. Mais ils leur obéissent.
C’est donc la femme qui travaille le plus car elle est responsable de la bonne gestion de sa propriété. C’est un chef d’entreprise. Dans ce régime matriarcal, il n’y a pas de partage d’héritage. C’est pourquoi les propriétés sont importantes et la tribu est relativement riche.
Il arrive parfois que, par amour, un homme vienne vivre chez sa femme. C’est le cas du partenaire de notre belle hôtesse. Il a le mauvais rôle, celui de la belle fille, jadis, dans les familles chinoises patriarcales. Il doit exécuter les corvées. Rien ne lui appartient.
Si sa femme le chassait, il serait peut être repris par les siens mais il serait moins considéré car il est allé travailler pour une autre famille. Sa femme pourrait lui donner un lopin de terre pour qu’il puisse subsister mais il vivrait dans la pauvreté.
Un des fils de la maison est lama. Il pratique le boudhisme tibétain et le chamanisme. Il vit dans un monastère et consacre sa vie à la prière et aux exercices spirituels. Il vient de temps en temps visiter sa famille. Il est célibataire mais n’a pas fait voeu de chasteté. Il rend visite, la nuit, à ses partenaires dans leur chambre comme tous les autres hommes.