Départ à onze heures pour ce que notre programme annonçait comme une « journée de pêche, accompagnée de la promesse d’un « bagna » (le sauna russe), suivi d’un bain dans l’eau gelée d’un lac », et cela, alors qu’un modeste retour de l’hiver ramenait le thermomètre aux alentours de moins douze degrés et que nos hôtes vérifiaient précautionneusement que nous nous étions équipés en conséquence. Gants, bottes et couvre-chef semblant constituer le minimum vital, mot qu’il fallait semble-t-il interpréter au pied de la lettre.
Long périple sur des routes verglacées, en écoutant les récits de pêche d’un des membres de notre délégation qui s’apparentaient à des exploits reléguant la quête de Moby Dick à une joyeuse partie de campagne.
Oxana, qui sera l’interprète officielle du projet de coopération, nous interrogeait à propos des difficultés de traduction qu’elle rencontrait à propos d’une biographie de Jean Marais écrite par une amie. Cette amie, intime de Cocteau et de Jean Marais, elle l’avait rencontrée par hasard quelques années plus tôt, une veille de Pâques à Saint Pétersbourg, sans que ne soit tout à fait levé durant les premiers instants de cette « rencontre », la possible ombre portée du KGB sur l’organisation de ce « hasard ». Notre minibus qui bataillait toujours avec le verglas sans être tout à fait assuré de gagner la bataille, semblait transporter à travers la taïga, un de ces cafés presque caricaturalement français de Saint Germain des Prés, alors qu’un autre membre de notre délégation surenchérissait de quelques anecdotes puisées dans le souvenir d’une rencontre récente avec Amélie Nothomb, et que même Rimbaud, celui qui prétendait, finalement très lacanien que « je est un autre », était à son tour invité à partager les conversations qui égayaient ce périple hivernal.
Arrivés au refuge de chasse et de pêche. Transport sur le lac gelé, munis de canne à pêche très courte. Trous dans la glace, patience et longueur de temps nécessaires à rêver à des poissons trop gros pour pouvoir les extraire du trou où s’abîment nos lignes, alors que « l’ami » d’Amélie Nothomb cédait à un fantasme, peut-être « jamesbondien », en enfourchant une motoneige dont la fureur ébréchait la quiétude silencieuse de l’antichambre à l’immensité polaire où nous survivions en tentant de retrouver les gestes de quelques pêcheurs inuits.
Renonçant enfin, nous allions nous restaurer de poissons fumés et de vodka, alors que certains d’entre nous cédaient à la tradition du « bagna », cette passion si russe...