Il faudrait y revenir sans arrêt... revenir, re-regarder, ré-écouter. Le film poétique que nous livre Chris Marker est infini, et essayer d'en délimiter les contours, une histoire n'est pas chose aisée, car s'agit-il d'une histoire à proprement parler ?
Le film commence sur ces mots "Il écrivait". Il, s'appelle Sandor Krasna, il est caméraman indépendant et ce sont ses lettres qui sont lues par une femme. Il parcourt le monde mais deux endroits en particulier qu'il qualifie de "pôles extrêmes de la survie" : Le Japon et l'Afrique (en s'arrêtant surtout au Cap vert et à la Guinée Bissau).
Que sont nos voyages ? Que voyons-nous du Monde ? Qu'est-ce qui nous attache ? Qu'est-ce qui nous meut ? Qui suis-je et qui est l'Autre ?
La caméra est là, interroge, se plonge dans les abîmes de la Mémoire. Le film est d'ailleurs construit comme des "tranches de mémoire" Comment fonctionne t'elle et que retient-elle ? Nous sommes submergés par les images, au Japon, en Afrique... Tous les Temps se retrouvent dans ce flot : images d'archives et du passé, images présentes mais qui, dans le fond, puisqu'elles viennent d'être tournées, sont déjà au passé.
Le temps, la mémoire, le rapport à l'image que nous avons en tant qu'individu, les différences de réception de celle-ci suivant les pays, les cultures. Que montrer, que voulons-nous ou pouvons-nous montrer ?
Quel rapport entretient l'Autre avec l'Image en général, et son image ?
Sans soleil trace ces interrogations, ces embryons de réponses : c'est en quelque sorte une pensée mouvante dans laquelle il faut se plonger. On ne peut tout retenir, on ne peut se souvenir de tout. A l'image de la construction du film et de sa réflexion, on se laisse happer dans les méandres de la mémoire. Il faut piocher, sélectionner, puiser dans tout ce flux de sonorités, d'images électroniques, réelles, son propre intérêt, les notions qui nous passionnent, nous intéressent.
Et au milieu de tout cela, une phrase qui revient, sur le ton de la constatation et l'interrogation:
"Savez-vous qu'il y a des émeus en Ile de France ?"
Quoi de plus banal, de plus déconnecté ? Pourquoi une question aussi saugrenue ?
Et si, tout le film finalement se résumait dans cette constation questionnée ? Il me semble que Chris Marker touche là une part vraie, sincère de ce qui nous constitue : nos voyages ne sont-ils pas une somme de toutes petites choses, de toutes petites remarques, de toutes petites interrogations qui nous permettent de grandir, d'évoluer, de regarder l'Autre autrement... Une porte vers le dialogue, assurément.
Sans Soleil / 1982 (et éternellement d'actualité)
1h40
Disponible en DVD dans la collection Arte vidéo avec en plus une autre oeuvre de Chris Marker, La Jetée, toute aussi superbe.