On ne comprend rien à l’Argentine si on oublie que c’est un pays d’immigration. Au début, le peuplement s’est fait par les descendants des colonisateurs espagnols. Mais entre 1850 et 1920, de 5 à 6 millions d’immigrants ont débarqué à Buenos-Aires. Seuls les Etats-Unis en ont reçu davantage. Plus de 40% étaient des Italiens, 30% étaient des Espagnols (Basques, Galiciens entre autres). Les autres, en quantité infiniment moindre, étaient Allemands, Français, Gallois, Ecossais, Syro-libanais, Austro-hongrois, Juifs de toutes origines...
Beaucoup débarquèrent entre 1880 et 1914, qui fut une période glorieuse pour l’agriculture argentine. Vers 1900, dans les campagnes italiennes ou espagnoles, on ne mangeait pas toujours à sa faim et le grenier argentin faisait rêver. Les salaires à Buenos-Aires étaient beaucoup plus élevés qu’en Italie. Dans les chaumières, les candidats au départ supputaient leurs chances durant des soirées entières à la lueur d’une bougie : valait-il mieux aller aux Etats-Unis ou en Argentine ? Et lequel des fils ou des frères allait partir... en éclaireur s’entend, et éventuellement faire venir le reste de la famille...
C’était aussi l’époque où de riches argentins venaient faire des virées à Paris pour acheter des meubles, des robes de grands couturiers ou des sculptures de Rodin. Tout cela grâce à la viande et aux céréales. L'Argentine n'est-il pas le seul pays à avoir donné son nom à une station de métro parisienne ? C'est en remerciement de ses efforts consentis pour la France, en pleine période de reconstruction après la première guerre mondiale, pour notre pays dont l'agriculture, totalement désorganisée, ne produisait plus assez... Avec une histoire pareille, comment s’étonner que l’Argentine soit toujours considérée par ses voisins (avec un brin d’ironie et de jalousie) comme un morceau d’Europe en Amérique latine !
On connaît la fameuse blague : les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des Incas... et les Argentins descendent... du bateau ! Eh bien, c’est tout à fait vrai. Regardez-les sur la photo ces nouveaux arrivants qui franchissent les quelques mètres qui séparent le bateau de l’hôtel des immigrants ! Rien que des femmes, des enfants, des bébés, de toute évidence venus rejoindre un homme parti avant... Sur le visage fermé de la femme, se lisent à la fois la fatigue du voyage, le désarroi devant l’inconnu et l’inquiétude de l’avenir...